Dès l’enfance, les inégalités sociales s’installent — et se reproduisent
Dans Premières classes. Comment la reproduction sociale joue avant six ans, Frédérique Giraud et Gaële Henri-Panabière (dir.) explorent l’une des questions les plus fondamentales de la sociologie de l’éducation : comment les structures sociales influencent la vie des individus avant même leur entrée à l’école primaire.
L’un des constats clés de l’ouvrage est que dès la grande section de maternelle, des inégalités marquées apparaissent dans le quotidien des enfants. Ces écarts prennent racine dans des réalités sociales concrètes :
- Le langage et les codes : Certaines manières de parler ou de se comporter sont implicitement plus valorisées par l’institution.
- Le rapport au savoir : La familiarité avec les livres ou l’organisation du temps à la maison prépare plus ou moins bien aux attentes scolaires.
- La posture d’élève : La confiance en soi et la capacité à se projeter dans l’apprentissage varient selon les ressources culturelles de la famille.
Ces différences ne sont pas aléatoires ; elles se construisent dans des conditions économiques contrastées, influencées par les habitudes culturelles des familles, par les ressources disponibles, et par l’environnement social global.
Ce livre fait ainsi émerger une idée essentielle : la reproduction sociale commence quand les enfants vivent leurs premières interactions structurées par des normes et des pratiques sociales.
Ce que le livre apporte de nouveau à la compréhension de la reproduction sociale
La sociologie de la reproduction sociale est bien installée depuis les travaux de Pierre Bourdieu selon lesquels l’école tend à reproduire les hiérarchies sociales en valorisant les formes de capital culturel dominantes), Mais l’originalité de Premières classes tient à trois apports essentiels :
1. Une focale sur la maternelle
Les auteurs s’intéressent à un âge souvent perçu comme neutre ou protecteur. Or, ils montrent que l’école maternelle est déjà un lieu où s’opèrent des ajustements différenciés aux attentes scolaires.
2. Une enquête de terrain fine
Plutôt que de se limiter à des analyses abstraites, Premières classes base ses conclusions sur une enquête de terrain extensive, menée tant en classe (observations directes des interactions pédagogiques et des pratiques scolaires) qu’en famille (analyses des routines, des représentations parentales, du rapport au temps et à l’ouverture culturelle).
L’ouvrage repose sur des observations en classe et dans les familles. Cette double entrée permet de comprendre comment les dispositions acquises dans le cadre familial rencontrent – ou non – les attentes de l’école.
3. Mise au jour de mécanismes sociaux subtils
L’enquête a permis d’illustrer l’origine précoce des inégalités sociales et de montrer comment des mécanismes sociaux subtils — souvent invisibles aux yeux des éducateurs ou décideurs — façonnent la perception de soi et la disposition à apprendre des enfants dès leurs premiers pas à l’école.
Les mécanismes subtils décrits par cet ouvrage sont :
- La valorisation implicite de certaines manières de parler ou de se comporter
- Les attentes scolaires peu explicitées
- Les interprétations différenciées des attitudes enfantines
L’Enjeu : La précocité de la reproduction sociale
L’enjeu central est de comprendre que les inégalités scolaires ne sont pas le résultat de capacités « naturelles » ou de la personnalité des enfants. Elles s’enracinent bien avant l’école primaire, dès la maternelle, à travers des mécanismes souvent invisibles :
- L’influence du milieu familial : Les ressources culturelles de la famille façonnent le langage, le rapport aux livres et la posture d’élève (confiance en soi, capacité à apprendre).
- Les normes scolaires implicites : L’école maternelle valorise inconsciemment certains codes et manières de se comporter qui sont plus familiers aux familles favorisées.
- Un décalage précoce : Dès la grande section, les attentes scolaires peu explicitées créent des écarts entre les enfants dont les habitudes domestiques correspondent aux exigences de l’école et les autres.
Les Pistes : Agir à la racine pour plus d’équité
Pour contrer ces mécanismes de reproduction, le texte suggère plusieurs leviers d’action politique et pédagogique :
1. Transformer les pratiques de l’école maternelle
- Expliciter les attentes : Rendre les objectifs et les codes scolaires clairs pour tous les élèves afin de ne pas pénaliser ceux qui ne les possèdent pas par leur éducation familiale.
- Valoriser la diversité : Adopter une pédagogie qui reconnaît les différentes ressources culturelles des familles plutôt que de simplement reproduire les normes dominantes.
- Former les professionnels : Aider les éducateurs à repérer les inégalités « invisibles » et les biais d’interprétation des attitudes enfantines.
2. Repenser les politiques publiques
- Renforcer la mixité sociale : Lutter contre la ségrégation scolaire pour stimuler des environnements où les ressources culturelles sont mises en commun.
- Articuler école et familles : Créer un lien plus fort et non stigmatisant entre l’institution et les parents pour mieux coordonner les routines éducatives.
- Intervenir tôt : Considérer la maternelle non comme un simple passage, mais comme le levier stratégique majeur pour la justice sociale.
Pourquoi ce livre est important aujourd’hui
Dans un contexte où la lutte contre les inégalités scolaires est affichée comme une priorité, Premières classes rappelle une évidence souvent oubliée : on ne corrige pas en fin de parcours ce qui s’est construit dès le départ.
En mettant en lumière les premières années de scolarité comme moment décisif, l’ouvrage apporte une contribution majeure au débat public. Il invite à considérer la maternelle non comme un simple sas d’entrée dans l’école, mais comme un espace stratégique pour construire davantage d’égalité sociale.

Référence de l’ouvrage :
- Titre : Premières classes. Comment la reproduction sociale joue avant six ans.
- Auteurs : Frédérique Giraud et Gaële Henri-Panabière
- Éditeur : Éditions de l’Université Paris Cité
- Date de publication : septembre 2025
- Nombre de pages : 180
- ISBN-10 : 2488244015
- ISBN-13 : 978-2488244015

